Elle est là, sur le quai de cette gare, et dans trente minutes, il devrait arriver. Comme d’habitude, elle est en avance car elle ne veut pas le faire attendre.

C’est l’hiver, il ne neige pas encore, mais la buée sort de sa bouche à chaque expiration tandis que le froid lui pique les fosses nasales lors de ses inspirations. Son bonnet trop grand lui tombe sur les yeux, et l’une des extrémités de son écharpe mal attachée frôlerait presque le sol. Il faut dire qu’elle a l’air toute petite, au milieu de cette foule qui va et vient alors qu’elle attend.

On pourrait se demander pourquoi elle l’attend aussi longtemps, d'ailleurs. Elle se dit toujours qu’elle devrait prendre le train plus tard, comme elle a la chance d’en avoir plusieurs par heure. En y réfléchissant, la simple peur d’être en retard n’est pas la cause principale de son extrême ponctualité.

En fait, alors que les minutes défilent, elle se rend compte qu’elle aime cette attente. Elle se délecte de cette relativité du temps qui fait que plus son impatience grandit, plus les secondes s’étendent. Elle regarde l’horloge suspendue au quai, et sourit. Encore vingt minutes.


Elle fait un tour d’horizon et voit tous ces gens pressés qui courent après quelques secondes à grappiller, et se dit que c’est dommage. Ils pourraient faire comme elle, lever les yeux au ciel juste un instant et profiter du temps qui passe, si vite qu’hélas ils n’en sentent même pas la trace. Leur journée sera finie qu’ils ne l’auront pas vue passer. Sans même un souvenir particulier auquel se raccrocher.

Elle réfléchit et pense que nous ne profitons plus assez du temps qui nous est accordé pour vivre, et ces moments à fixer les aiguilles sont à la fois apaisants et grisants. Les autres pourraient penser qu’il s’agit de temps perdu, mais elle se dit que justement, elle profite mieux de ces instants si précieux. Elle aime tellement l’attendre, lui, et sentir l’euphorie la gagner un peu plus à chaque tour d’horloge.  Tiens, il ne reste plus que cinq minutes, et son train est annoncé sur le panneau d’affichage.  Elle se rapproche du fond du quai, où elle sait qu’il descendra du train. Elle veut pouvoir le voir le plus vite possible à l’ouverture des portes et ne pas perdre une seule seconde avec lui.

Elle se demande si d’autres personnes ressentent ce qui se passe au fond d’elle pendant ces moments à la fois banals et particuliers. Depuis tout ce temps avec lui, elle ressent toujours la même chose lorsqu’elle est sur ce quai, sans jamais se lasser de cette attente.

Elle voit le train arriver au loin, et son cœur bat un peu plus vite. Ses yeux doivent s’illuminer un peu, ses joues se colorent et le froid n’y est pour rien. L’attente est à son paroxysme. Voilà son moment préféré.  

Le train s’arrête, les portes s’ouvrent, et le voilà qui descend. Il marche un peu en la cherchant des yeux, mais elle l’a tout de suite repéré et lui fait de grands signes. Il la voit, leurs regards s’accrochent et il sourit en accélérant le pas dans sa direction. Enfin, il lui prend la main et ils commencent à marcher vers la sortie. C’est vrai qu’elle a aimé cette attente d’une demi-heure, mais ça ne vaut pas la belle journée qu’elle va passer en sa compagnie. Elle ne ressent même plus le froid hivernal.

Soudain, il arrête le pas, la regarde en fronçant les sourcils et se place face à elle. L’inquiétude la gagne, elle se demande ce qu’il se passe. Mais il se met simplement à rire en réajustant son écharpe qui traîne au sol. Elle avait pourtant eu une demi-heure pour s’arranger un peu…