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High Heels (Or Hell)

Le 21 avril 2016, 21:29 dans Culture 0

Samedi, cinq heures trente du matin. C’est le début de l’été et le soleil commence doucement à se lever à l’horizon. La ville est plutôt vide, mais quelques personnes attendent leur train, encore un peu endormies. Qui se retrouve dans une gare à cette heure-là ?

On peut penser aux lèves-tôt qui partent s’évader un week-end à la campagne, en forêt ou à la mer, pour passer la journée à décompresser,  peut-être même jusqu’au dimanche avant de recommencer à bosser. Petite entracte dans le train-train quotidien, on en a toujours besoin.

Ensuite, il y a les moins chanceux qui travaillent le samedi. On ne va pas trop les plaindre, ils seront payés à moitié plus qu’un jour ordinaire de la semaine. Maintenant, c’est vrai, ils ont peut-être laissé leur compagne ou compagnon bien au chaud dans les couvertures, mais ils les retrouveront le soir-même pour profiter de la soirée.

On peut encore en citer d’autres, mais aujourd’hui, dans cette gare, il y a une jeune femme. La vingtaine, à la grosse louche. Jupe noire en corolle, talons hauts, longues jambes à n’en plus finir, taille fine marquée par la ceinture de son léger trench beige. Elle semble bien élégante à première vue.

Malgré tout, un œil averti remarquerait les ombres sombres sous son regard, ses yeux légèrement rougis, elle semble ne pas avoir dormi de la nuit. Ses cheveux blonds n’ont pas l’air d’avoir reçu un coup de peigne ce matin, mais elle les a cachés sous une grande capeline.

Sa démarche est assurée lorsqu’elle s’approche de l’escalator pour rejoindre son quai, à la voie 3. A première vue, elle ressemble à ces filles fortes que rien n’ébranle, pas même des talons de quinze centimètres.  Néanmoins,  son regard, plus que fatigué, est mélancolique.  Les coins de sa bouche s’affaissent légèrement. Qu’a-t-elle bien pu faire cette nuit ?

La voilà arrivée sur son quai, désert. Elle reste debout, l’allure digne, menton haut, mains dans les poches de son manteau. Même le soleil bas et rouge n’a pas l’air de l’aveugler. Seuls de légers piétinements marquent son inconfort. Elle a dû porter ces chaussures de torture toute la nuit.

Plus les minutes d’attente s’égrènent, plus la nervosité semble la gagner. Elle regarde son téléphone toutes les trente secondes, peut-être dans l’attente d’un signe de vie. Une personne avec qui elle a passé la nuit, ou quelqu’un qu’elle va rejoindre ? Rien n’est moins sûr, mais un haut-parleur annonçant le retard de son train semble la perturber au plus haut point.

Ça y est, la façade de dignité commence doucement à se fissurer. Ses mains tremblent, son maintien n’est plus aussi parfait, et enfin, ses pieds demandent grâce : elle finit par s’assoir à même le sol en retirant ses talons. Elle baisse la tête, et ses yeux fixent le vide.

Une vibration se  fait soudain entendre, et son regard s’illumine un instant. C’est  comme si toute la fatigue accumulée disparaissait d’un seul coup. Elle recherche frénétiquement son téléphone dans la grande poche de son manteau, réussit à l’atteindre, lit le message  avec avidité… Et fond en larmes.

Sur la voie 3, le train est arrivé. Mais ce jour-là, à cinq heures trente du matin, personne n’est monté. 

L'attente

Le 21 avril 2016, 21:27 dans Livres 0

Elle est là, sur le quai de cette gare, et dans trente minutes, il devrait arriver. Comme d’habitude, elle est en avance car elle ne veut pas le faire attendre.

C’est l’hiver, il ne neige pas encore, mais la buée sort de sa bouche à chaque expiration tandis que le froid lui pique les fosses nasales lors de ses inspirations. Son bonnet trop grand lui tombe sur les yeux, et l’une des extrémités de son écharpe mal attachée frôlerait presque le sol. Il faut dire qu’elle a l’air toute petite, au milieu de cette foule qui va et vient alors qu’elle attend.

On pourrait se demander pourquoi elle l’attend aussi longtemps, d'ailleurs. Elle se dit toujours qu’elle devrait prendre le train plus tard, comme elle a la chance d’en avoir plusieurs par heure. En y réfléchissant, la simple peur d’être en retard n’est pas la cause principale de son extrême ponctualité.

En fait, alors que les minutes défilent, elle se rend compte qu’elle aime cette attente. Elle se délecte de cette relativité du temps qui fait que plus son impatience grandit, plus les secondes s’étendent. Elle regarde l’horloge suspendue au quai, et sourit. Encore vingt minutes.


Elle fait un tour d’horizon et voit tous ces gens pressés qui courent après quelques secondes à grappiller, et se dit que c’est dommage. Ils pourraient faire comme elle, lever les yeux au ciel juste un instant et profiter du temps qui passe, si vite qu’hélas ils n’en sentent même pas la trace. Leur journée sera finie qu’ils ne l’auront pas vue passer. Sans même un souvenir particulier auquel se raccrocher.

Elle réfléchit et pense que nous ne profitons plus assez du temps qui nous est accordé pour vivre, et ces moments à fixer les aiguilles sont à la fois apaisants et grisants. Les autres pourraient penser qu’il s’agit de temps perdu, mais elle se dit que justement, elle profite mieux de ces instants si précieux. Elle aime tellement l’attendre, lui, et sentir l’euphorie la gagner un peu plus à chaque tour d’horloge.  Tiens, il ne reste plus que cinq minutes, et son train est annoncé sur le panneau d’affichage.  Elle se rapproche du fond du quai, où elle sait qu’il descendra du train. Elle veut pouvoir le voir le plus vite possible à l’ouverture des portes et ne pas perdre une seule seconde avec lui.

Elle se demande si d’autres personnes ressentent ce qui se passe au fond d’elle pendant ces moments à la fois banals et particuliers. Depuis tout ce temps avec lui, elle ressent toujours la même chose lorsqu’elle est sur ce quai, sans jamais se lasser de cette attente.

Elle voit le train arriver au loin, et son cœur bat un peu plus vite. Ses yeux doivent s’illuminer un peu, ses joues se colorent et le froid n’y est pour rien. L’attente est à son paroxysme. Voilà son moment préféré.  

Le train s’arrête, les portes s’ouvrent, et le voilà qui descend. Il marche un peu en la cherchant des yeux, mais elle l’a tout de suite repéré et lui fait de grands signes. Il la voit, leurs regards s’accrochent et il sourit en accélérant le pas dans sa direction. Enfin, il lui prend la main et ils commencent à marcher vers la sortie. C’est vrai qu’elle a aimé cette attente d’une demi-heure, mais ça ne vaut pas la belle journée qu’elle va passer en sa compagnie. Elle ne ressent même plus le froid hivernal.

Soudain, il arrête le pas, la regarde en fronçant les sourcils et se place face à elle. L’inquiétude la gagne, elle se demande ce qu’il se passe. Mais il se met simplement à rire en réajustant son écharpe qui traîne au sol. Elle avait pourtant eu une demi-heure pour s’arranger un peu…